Une jeune fille admirable...

Par Saliou Samb

Bousso Dramé

Bousso Dramé, Africaine de 28 ans, qui a remporté le premier prix du Concours d'orthographe 2013  organisé par l'institut français au Sénégal, a refusé de voyager en France après avoir fait l'objet de tracasseries vexatoires et  sournoises au consultat général de France. Au-delà du symbole, sa lettre ouverte met non seulement en exergue les rapports difficiles entre demandeurs de visas et fonctionnaires d'ambassades, souvent conditionnés pour les décourager, mais également remue une part d'histoire douloureuse que nul n'a le droit d'oublier.

Personnellement, autant j'ai trouvé admirable la réaction de cette brillante demoiselle, diplômé de sciences po Paris et de la London School of economics, autant j'ai trouvé la réaction du consul général de France au Sénégal, Alain Jouret, affligeante. Jouret, exprimant sa surprise face au retentissement de la lettre de Bousso Dramé, s'est défendu du bout des lèvres et de façon "adroite"  : "Elle (Bousso Dramé : ndlr) aurait dû me contacter pour m’expliquer ce qui s’était passé. Je lui ai aussitôt envoyé un courriel auquel elle n’a toujours pas répondu".

Réponse sèche de l'intéressée : "La formulation est inappropriée, ce "aurait du" n'a pas lieu d'être. Car je ne suis pas sous tutelle de ce respectable monsieur. Je n'ai pas à lui rendre compte. Je ne suis pas une de ses employées. Je suis occupée, par ailleurs et, par conséquent, je ne peux répondre à toutes les sollicitations. Cela vaut pour tous les messages plus courtois que je reçois (...) Je suis un demandeur de visa comme tout autre et j'ai suivi la même procédure que les autres, pour la finalité que l'on connait. Monsieur JOURET, Consul de France, dit "82% des personnes interrogées se disent satisfaites ou très satisfaites". Je suis ravie de ce chiffre annoncé. Dans mon monde à moi, au moins 82% des demandeurs de visa, sont blessés par la façon dont ils sont reçus. L'adhésion massive à ma lettre ouverte clos le débat".

La lutte pour l'égalité de traitement entre les individus que nous sommes tous, quelle que soient nos origines, ne fait que commencer mais je pense qu'elle n'aboutira que quand, dans nos propres Etats africains, nous saurons dire non à l'anarchie et à la corruption avec la même force et le même cran que Bousso Dramé l'a réussi en provoquant le scandale. Seuls le courage et la vérité pourront nous aider à nous en sortir. En attendant relisons la lettre de cette jeune fille admirable (un bel exemple à suivre).

"ASon Excellence, Monsieur le Consul Général, 
A Monsieur le Directeur de l’Institut Français du Sénégal, 
Mon nom est Bousso Dramé et je suis une citoyenne sénégalaise qui, en ce jour, a décidé de prendre sa plume pour porter haut et fort un message me tenant particulièrement à cœur.
Par intérêt pour la langue de Molière, j’ai décidé de participer en Avril dernier, au Concours National d’Orthographe 2013, organisé par l’Institut Français, dans le cadre des Prix de la Francophonie. Le concours a réuni quelques centaines de candidats, âgés de 18 à 35 ans dans les Instituts Français de Dakar et de Saint-Louis ainsi que les Alliances Françaises de Kaolack et de Ziguinchor. A la suite de joutes portant sur un extrait de L’Art Français de la Guerre d’Alexis Jenni, Prix Goncourt 2011, j’ai eu l’honneur d’être primée Lauréate dudit Concours. A ce titre, un billet d’avion Dakar-Paris-Dakar et une formation CultureLab en réalisation de film documentaire au Centre Albert Schweitzer m’ont été octroyés. 
Durant ma petite vie, je n’ai eu de cesse, tout en étant ouverte sur le monde dont je suis une citoyenne, de défendre ma fierté d’être noire et africaine. Il va sans dire que je crois résolument à l’avenir radieux de ma chère Afrique. Je suis également d’avis qu’il est impératif que les préjugés qui ont prévalu au sujet des Africains et de l’Afrique, du fait du passé colonial et de la situation contemporaine difficile de ce continent, soient révolus. Il est temps que les Africains se respectent eux-mêmes et exigent d’être respectés par les autres. Cette vision d’une Afrique généreuse et ouverte, certes, mais fière et ferme dans l’exigence du respect qu’on lui doit et qu’on ne lui a que trop longtemps refusé est une conviction forte qui me porte et me transporte, littéralement.
Cependant, durant mes nombreuses interactions avec, d’une part, certains membres du personnel de l’Institut Français, et, d’autre part, des agents du Consulat de France, j’ai eu à faire face à des attitudes et propos condescendants, insidieux, sournois et vexatoires. Pas une fois, ni deux fois, mais bien plusieurs fois! Ces attitudes, j’ai vraiment essayé de les ignorer mais l’accueil exécrable dont le Consulat de France a fait montre à mon égard (et à celui de la majorité de Sénégalais demandeurs de visas) a été la goutte d’eau de trop, dans un vase, hélas, déjà plein à ras bord.
En personne authentique qui ne sait pas tricher, une décision difficile mais nécessaire s’est naturellement imposée à moi. Un voyage tous frais payés, fut-il le plus beau et le plus enchanteur au monde, ne mérite pas que mes compatriotes et moi souffrions de tels agissements de la part du Consulat de France. Une formation aussi passionnante soit-elle, et Dieu sait que celle-ci m’intéresse vraiment, ne vaut pas la peine de subir ces attitudes qu’on retrouve malheureusement à grande échelle sous les cieux africains. Par souci de cohérence avec mon système de valeurs, j’ai, donc, pris la décision de renoncer, malgré l’obtention du visa.
Renoncer pour le symbole.
Renoncer au nom de tous ces milliers de Sénégalais qui méritent le respect, un respect qu’on leur refuse au sein de ces représentations de la France, en terre sénégalaise, qui plus est.
Cette décision n’est pas une sanction contre des individualités, mais contre un système généralisé qui, malgré les dénégations de mes concitoyens, semble ne pas avoir l’intention de se remettre en cause.
Par ailleurs, je trouve particulièrement ironique que l’intitulé partiel de la formation à laquelle je ne prendrai pas part soit : « La France est-elle toujours la Patrie de Droits de l’homme. Jusqu’à quel point les Français sont-ils des citoyens d’Europe, du monde? » Cela aurait, sans aucun doute, fait un intéressant sujet de documentaire vu d’une perspective africaine et j’espère, avoir l’occasion, par d’autres voies et moyens, de participer à une future formation CultureLab. 
Je tiens à remercier, l’Institut Français tout de même, pour l’initiative de ce concours, qui, à mon avis mériterait de continuer à exister, voire se tenir à fréquence plus régulière et ce, pour stimuler l’émulation intellectuelle entre jeunes Sénégalais et pour le plaisir des amoureux de la langue française, dont je fais partie. 
Madame la Préposée au Guichet du Consulat de France - je ne connais pas votre nom, mais je vous dis au sujet de ce visa dont je ne me servirai pas : Non, merci. 
Fièrement, sincèrement et Africainement vôtre".
Bousso Dramé