Nos petits chefs, très loin des valeurs prônées par Madiba...

Par Saliou Samb

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Nelson Rolihlahla Mandela nous a quittés dans la dignité, à 95 ans. Cet homme célébré aujourd'hui par la planète entière a réussi à s'élever au-dessus des vanités de ce monde, en dépit des profondes cicatrices laissées par les années d'Apartheid. Une attitude aux antipodes de celle de nos petits chefs qui se sont tous précipités de s'entasser dans les tribunes du Soccer City Stadium de Soweto. Qu'ils auraient bien aimé lui ressembler !

Une simple question pour illustrer nos propos : lequel d'entre nos chefs d'Etats mobilisés pour "rendre hommage" à Madiba ne rêve pas secrètement, et pour des raisons aussi sordides qu'inavouables en public, de perpétuer son propre "règne" ? Nelson Mandela sera sans aucun doute et pour très longtemps encore l'une des rares fiertés d'un continent privé d'un leadership sérieux et visionnaire (le Botswana, le Cap Vert et le Ghana sont des exceptions). L'icône de la lutte contre l'Apartheid s'en est malheureusement allé avec une image très mitigée de nos pays et surtout de nos dirigeants si prompts à afficher leur solidarité douteuse quand les intérêts de leur "syndicat" sont menacés.

Le prince xhosa Nelson Mandela était d'abord un homme conscient de sa noblesse à tous points de vue. Il ne nous a pas seulement rendus fiers d'être des Africains, il a prouvé au monde entier que le seul combat qui vaille la peine d'être mené est celui de la dignité de l'homme. Mandela, c'était d'abord un personnage d'une profonde humilité, serein et conscient des enjeux de son époque. Il n'a pas seulement voulu changer le monde, il l'a changé.

Suivons ces quelques lignes de Richard Stengel dans son livre "Les Chemins de Nelson Mandela" pour prendre la mesure de la dimension de l'homme. "Tout au long de sa vie, Mandela a été un leader. Un homme capable de prendre des risques. Soldat, il aurait été celui qui sort de la tranchée pour traverser le champ de bataille en menant la charge". C'est dire que Mandela était d'abord et avant tout un homme courageux. Malheureusement, cette qualité n'est pas souvent la première chez ceux qui ont la prétention de nous diriger.

Mais Mandela n'était pas courageux pour flatter son propre égo. Il se mettait surtout et avant tout au service des autres avec une générosité et une lucidité sans limites. "Il existe en Afrique le concept d'ubuntu ; le sentiment profond que nous ne sommes humains qu'à travers l'humanité des autres ; que s'il nous est donné d'accomplir quelque chose en ce monde, le mérite en reviendra à parts égales au travail et à l'efficacité d'autrui", a dit Madiba pour rendre hommage au travail de Stengel.

L'ancien chef d'Etat sud-africain était aussi conscient de ses limites, des limites humaines. Là où ses pairs s'accrochent au pouvoir, se fourvoient dans des combinaisons pathétiques et n'hésitent guère à verser le sang des leurs pour garder leurs portraits officiels bien accrochés dans les bureaux à air conditionné, le géant africain n'a fait qu'un seul mandat. Il aurait pourtant pu s'installer dans une attitude bien répandue, où l'homme du haut de sa petitesse se compare au seul Maître à bord après Dieu, s'assimilant  au grand Timonier, seul capable de sortir son pays de l'abîme !

A sa sortie de prison le 11 février 1990, après 28 années de prison, Mandela a hérité d'un pays déchiré où l'écrasante majorité noire attendait le mauvais signal pour jeter le "Blanc à la mer" - selon l'une des expressions les plus effrayantes à l'époque. A la surprise de tous, il résista à toutes les pressions et, contre la volonté d'importants leaders de l'ANC (African national congress), a entamé l'œuvre qui va sauver son pays : la réconciliation nationale. Tout près de lui, son voisin Robert Mugabe s'est, lui, choisi une autre voie, inscrivant l'avenir de son pays en pointillés. De Mandela, l'Afrique et le monde retiendront essentiellement l'image forte d'un homme pragmatique qui, au péril de son pouvoir, a réussi à réconcilier les Sud-africains. Qui dit mieux dans une Afrique minée par la corruption, les ambitions malsaines et le mensonge ? Nos petits chefs penseraient-ils que l'hommage rendu à Mandela provoquerait une forme d'amnésie chez nous autres Africains ?

"Nous adorons les héros, mais ils sont peu nombreux. Nelson Mandela est peut-être le dernier véritable héros" (Stengel). Au rythme où vont les choses, les faits sont loin de lui donner tort.