Vers une "démocratie" des intégristes musulmans ?

"Je sais que la non violence est infiniment plus grande que la violence elle-même. Mais s'abstenir de punir n'a de sens que lorsqu'il existe le pouvoir de punir. Cent mille Anglais ne sauraient effrayer Trois cent millions d'Indiens" (Mahatma Ghandi)

Par Saliou Samb

article_kadhafi_mortLes images d'un Kadhafi, décoiffé (tout un symbole), le visage en sang, tenant à peine encore sur ses deux jambes et malmené par une foule sauvage, puis couché à même le sol, comme un mouton ayant subi le supplice de la Tabaski (Eid El Kebir), avant d'être embarqué inerte dans un pick up rebelle, ces images là ont fait le tour de la planète. Au delà de cette scène lamentable, assaisonnée par la rhétorique hypocrite d'une coalition occidentale, se pose le problème d'un continent qui file tout droit dans le mur.

Il ne s'agit pas pour nous de défendre ici un homme que nous avons déjà décrit, à travers les colonnes de ce blog, comme un dictateur illuminé, violent, fantasque et dont le départ du pouvoir était plus que nécessaire : il s'agit de revenir aux principes de base qui permettent de distinguer clairement une société civilisée et une autre plongée dans la barbarie. Oui, par ses méthodes expéditives et cruelles, son égocentrisme démesuré, ses diatribes irresponsables, Kadhafi se comportait comme un être arriéré et complètement déconnecté de la réalité. Mais ceux qui, poussés par le "vent de la liberté et la soif de la démocratie", qui de gaieté de coeur (on revoit encore l'image de ce jeune homme se vantant de l'avoir frappé avec sa chaussure !) ont accepté de le lyncher et qui, une fois les mains couvertes de sang et les visages horrifiés, tentent de rattraper leur bourde en maquillant cette exécution sommaire par "une balle dans la tête" valent-ils mieux que lui ? C'est quoi l'intérêt de capturer un prisonnier de guerre aussi important qui devait s'expliquer sur sa gestion de la Libye (attentats terroristes, rébellions en Afrique, etc) et d'organiser une séance de torture pour l'exécuter sans jugement, sans saisir l'opportunité de lui démontrer que le meilleur des mondes est un monde libre ? Pourquoi les soldats du CNT se sont montrés aussi violents alors qu'ils avaient bel et bien le pouvoir de punir Kadhafi et sa clique ? Ces questions méritent d'être posées tant l'assassinat du dictateur libyen est à la fois suspecte, lâche et inadmissible.

Que ceux qui croient encore en ce Conseil national de transition (CNT) se préparent à déchanter : ces gens-là, quoique courageux et volontaristes ne feront pas l'affaire de la Libye. Et les indices pour appuyer la thèse de l'échec de la "révolution" ne manquent pas. Ils vont des déclarations dangereuses de Moustapha Abdeljalil, interdisant les banques classiques (pratiquant "l'usure"), à sa décision rappelant qu'aucune loi autre que celles inspirées de la Charia ne sera acceptée en Libye et sans oublier celle annonçant pompeusement le retour de la polygamie. Sans blague ! Et les thuriféraires de la "démocratie", ces défenseurs occasionnels des "droits de l'homme", parviennent encore à garder le sourire. Pourtant, nul besoin de dire que sans imposer un émirat islamiste, ces mesures semblent chimériques au 21è siècle...

A notre avis, le plus pire est à venir car, à côté, la Tunisie tend les bras aux islamistes d'Ennahda et personne ne serait étonné de voir l'Egypte, avec son armée aux moyens démesurés, tomber sous la coupe des Frères musulmans. De quel moyens disposerait une Afrique subsaharienne (excepté le Nigeria et l'Afrique du sud) face à la forte pression d'Etats aussi puissants régis par la Charia quand ces derniers voudront exporter leur loi au-delà de leurs frontières ? Ce n'est d'ailleurs pas pour rien que le pouvoir algérien s'est montré très réservé vis à vis du CNT en rappelant le passé islamiste de la plupart de ses ténors (Ndlr : un ancien directeur des services de renseignements français n'avait réussi à obtenir que 14 noms sur les 40 qui composaient à l'époque la liste des nouveaux maîtres de la Libye, le reste étant sciemment dissimulé par le CNT). En clair, "nous ne sommes pas avec Kadhafi, mais nous n'avons pas confiance dans votre capacité à gérer un état démocratique en préservant un minimum de respect des droits de l'homme". Depuis que la cacophonie s'est installée autour du départ du fou de Tripoli, c'est à notre sens la position la plus intelligente de la part d'un pays africain directement touché par la crise libyenne.

C'est à partir de là que l'on mesure toute l'étendue de l'échec en Libye de la politique de l'Union africaine (UA), notre organisation fantoche qui, tout au long du "printemps arabe"  - annonçant finalement un hiver glacial -, a voulu gérer une "affaire de famille". C'est cette approche pathétique et frileuse, pendant que l'OTAN formait sa coalition, pendant que l'ONU faisait voter une résolution autorisant la mise en place d'une zone d'exclusion aérienne et des frappes ciblées pour "préserver la vie des civils" (la ficelle était trop grosse), qui est aujourd'hui à la base de le drame qui risque de se dérouler sous nos yeux, en Afrique du nord.

Au nom d'une certaine intangibilité des frontières, nos minuscules chefs ont préféré préserver leurs relations tumultueuses avec un Kadhafi ingérable à la bonne décision qu'il fallait prendre à l'époque, dès après les premières frappes aériennes occidentales, à savoir lâcher le dictateur de Tripoli pour accélérer sa chute dans la dignité. Une décision qui aurait eu au moins le mérite de permettre à l'UA de garder la main...

Après une telle faute de prévision, comment l'organisation continentale va parvenir à influencer le cours des choses en Libye ? Comment va-t-elle rendre sa voix plus audible que celles d'un Sarkozy et sa perception du "paysan africain" (discours de Dakar), d'un Berlusconi empêtré dans ses histoires de moeurs, surtout après avoir fermé les yeux sur les humiliations subies par les négro-africains à Tripoli, Bengazi, Misrata, etc ? A moins d'une brouille avec leurs alliés occidentaux, aggravée par d'éventuelles erreurs de Abdeljamil et ses compagnons de lutte dans la gestion de la société libyenne, qui obligeraient le CNT à faire appel à l'étranger pour éteindre des tensions en Libye, on voit mal comment notre organisation continentale va empêcher les islamistes de faire main basse sur ce pays stratégique. Voilà où nous en sommes : l'histoire s'est encore une fois déroulé sous nos yeux et, même si cela est très insuffisant, nous ne pouvons rien faire d'autre que croiser les doigts et prier.

PS : Photo prise par un journaliste de l'AFP à travers des images filmées à partir d'un téléphone portable