Abandon des poursuites contre DSK au-delà du « doute raisonnable » ?

Par Saliou Samb

Le procureur de l’Etat de New York, Cyrus Vance a décidé d’abandonner les poursuites pénales contre l’ancien directeur général du Fonds Monétaire International, Dominique Strauss Kahn, accusé par la Guinéenne Nafissatou Diallo d’agression sexuelle et de tentative de viol. Le juge Michael Obus a logiquement accepté sa requête, prononçant un non lieu. Malgré ce retournement de situation, de nombreuses zones d’ombre planent sur les motivations de la décision d’un procureur déjà en campagne pour sa réélection. 

Dominique-Strauss-Khan-DSK

La communiste Marie George Buffet ne s’y est pas trompée : seul un procès aurait pu dénouer les secrets de la suite 2806, celle où Dominique Strauss Kahn a commis son « acte sexuel précipité » (« the defendant engaged in a hurried sexual encounter with the complainant » selon la version originale de la requête formulée par Vance à l’attention du juge Obus). 

Pour obtenir un abandon des poursuites, le procureur a motivé sa requête en fustigeant les « mensonges répétés » de Nafissatou Diallo sur son itinéraire en Guinée, sur son entrée aux Etats Unis, sur les conditions d’obtention de sa green card et subsidiairement sur les versions différentes de l’incident donnée par la plaignante.

La jeune femme aurait selon les services de Vance soutenu – faussement –, sous serment, qu’elle avait subi un viol collectif en Guinée de la part de militaires puis menti à la fois sur ses revenus et sur le nombre de ses enfants pour bénéficier de logement moins cher de la part des autorités américaines. Elle serait également entrée aux Etats Unis en utilisant un visa obtenu par une autre personne.

 La goutte d’eau qui a fait déborder la coupe de vin du procureur serait, selon Vance, les différentes versions données par la Guinéenne pour raconter le même incident : elle aurait menti aux enquêteurs en changeant sa version des faits relatifs à l’accusation d’agression sexuelle et de tentative de viol.

 « Lors de ces premiers entretiens avec les procureurs et la police, qui ont enquêté sur les détails de l’incident ainsi que sur la situation et l’histoire de la plaignante, la plaignante est apparue honnête. Son compte-rendu de l’incident était convaincant, et, comme elle l’a répété à plusieurs reprises aux inspecteurs et procureurs de l’unité spéciale aux victimes, il était matériellement cohérent », affirme pourtant le procureur dans sa requête adressée au juge.

« Des preuves montrent enfin que la plaignante n’avait pas connaissance au préalable du séjour de l’accusé à l’hôtel, ce qui lui aurait permis d’organiser une rencontre entre eux, et qu’elle est entrée dans la suite de l’accusé pensant qu’elle était vide. D’autres preuves étaient cohérentes avec l’idée d’une relation sexuelle non-consentie entre la plaignante et l’accusé », souligne-t-il plus loin.

A ce propos, Vance faisait-il état du premier rapport médical qui concluait au « viol » - terme utilisé dans le texte après l’examen médical de la plaignante – pour justifier son état de choc ?

Dans une telle ambiance, lorsque les substituts du procureur ont découvert la fameuse conversation où la Guinéenne, s’adressant à un trafiquant de drogue en prison (sans doute sa plus grave erreur vu le contexte), aurait dit « ne t’en fais pas, je sais ce que je fais, ce type a beaucoup d’argent », les yeux des avocats de Strauss Kahn ont dû briller de joie…

A propos de ces derniers, il est important de rappeler qu’après avoir dénoncé initialement des  « affabulations », laissant entendre de manière laconique dans une premier temps que leur client était « innocent » et qu’une éventuelle relation sexuelle avec une femme de chambre n’était qu’une invention, ils ont changé de tactique en affirmant que le dossier était « très très défendable », avant de plaider pour une « relation sexuelle consentie ».

Car en définitive, en dépit de leurs fanfaronnades, les avocats de DSK n’ont fait que chercher et trouver la bonne stratégie dans un pays comme les Etats Unis : mettre au placard le vrai débat (y a-t-il eu acte criminel ou pas ?) et tenter de discréditer la plaignante pour obtenir éventuellement un non lieu (ce qu’ils ont réussi malgré l’activisme de Me Kenneth Thompson, l’avocat de Nafissatou). S’il s’agissait d’une affaire autre qu’une tentative de viol dénoncée par une personne sans défense en indexant un homme riche et puissant, le dénouement n’aurait pas aujourd’hui les allures d’un drame…

Tout compte fait, cet épisode pathétique met au grand jour les rapports réels existant entre les riches, puissants et célèbres et ceux qui ont trimé sang et eau de leur village natal pour joindre péniblement la capitale de leur pays avant de passer par des chemins tortueux pour  se rendre en Occident, là où tous les moyens sont bons pour se tirer d’affaire, là où l’on utilise les méthodes les plus malhonnêtes et les plus déloyales pour se tirer d’affaire. Imaginez un seul instant que Nafissatou Diallo ait bel et bien été victime d’agression sexuelle et de tentative de viol ! Imaginez un seul instant que les premiers articles du fumeux New York Post soient les bons (le journal a titré en grande Une le Perv -le pervers - par allusion à DSK) et que les derniers soient la conséquence de la manœuvre habile des avocats de l’ancien directeur général du FMI ! Dans ce cas, on aurait en face une pauvre petite femme paumée, victime d’un acte inadmissible et naufragée d’un système où le mensonge est « banni » (quelle hypocrisie !).

Aujourd’hui, le même New York Post, toute honte bue, appelle à l’expulsion de Nafissatou Diallo qui, soit dit en passant, risque fort de perdre son travail. Il est vrai qu’une telle situation arrangerait le tabloïd, celui-là même qui avait taxé, sans preuve tangible, la femme de chambre de « hooker » (racoleuse ou prostituée, c’est selon).

Dans mes enquêtes qui m’ont mené jusqu’à Thiacoulé, le village natal de Nafissatou, perdu au milieu de nulle part, quasiment inaccessible, sans eau courante, sans électricité, sans téléphone, j’avais eu très tôt la conviction que la bonne paysanne, devenue femme de chambre ne pouvait pas se retrouver dans un pays aussi structuré et aussi bien organisé que les Etats Unis, sans faire ce que font neuf Africains sur dix (et dans les mêmes proportions pour les Européens qui tentaient de s’installer aux Etats unis après la seconde guerre mondiale), c’est à dire mentir sur leur histoire. Mais personne ne pouvait imaginer que monsieur Vance aurait préféré sa carrière déjà bancale avec ce retentissant fiasco judiciaire (Si DSK est innocent, il a quand même été menotté, humilié, obligé de déposer sa démission du FMI et rayé de la liste des présidentiables français !) à un procès qui aurait au moins eu le mérite de nous dire la vérité sur ce qui s’est passé dans la suite du Sofitel.

De même, alors que les premiers articles du New York Times mettant en lumière les « mensonges » de Nafissatou venaient de paraître, je me suis entretenu avec une Américaine, New Yorkaise, ancienne responsable de l’ambassade des Etats Unis d’Amérique en Guinée. Sa réponse donnait déjà un clair aperçu de la suite des événements : « je crois que Nafissatou est effectivement victime d’agression sexuelle et de tentative de viol, mais dans le système judiciaire américain, le mensonge est fatal ». Bref, la partie semblait perdue mais le tintamarre qui a entouré l’affaire DSK était tellement grand que ce non lieu donne un amer goût d’inachevé…