Par Saliou Samb

Le dix-neuvième anniversaire de la mort du scientifique sénégalais Cheikh Anta Diop, le 7 février dernier, estCHEIKH_ANTA_DIOP passé inaperçu dans les colonnes de la quasi-totalité des organes de presse en Guinée. Un oubli d'autant plus inacceptable que le "Dernier des Pharaons", par la rigueur de sa démarche scientifique et ses recherches, a marqué d'une empreinte indélébile l'histoire de l'Afrique et par là même celle de l'humanité.

Au commencement, il y avait le Nègre sauvage, incapable de bâtir lui-même le moindre Etat, la moindre civilisation, du moins selon l'idéologie occidentale prédominante au moment de la rédaction du livre qui a radicalement bouleversé les "certitudes" du monde scientifique : Nations Nègres et Culture (1954, éditions Présence Africaine). "Le Livre le plus audacieux jamais écrit par un Nègre" (Aimé Césaire)...

. L’auteur, Cheikh Anta Diop, était le premier scientifique nègre à se jeter à corps perdu dans la bataille fondamentale de la reconstitution de la vraie Histoire Africaine, un continent meurtri par plusieurs siècles de falsification de son passé et d’abrutissement des Noirs.

Aujourd'hui, les disciples du "Dernier des Pharaons" (Théophile Obenga, Aboubacry Moussa Lam, etc.) continuent de défendre avec brio les résultats de ses recherches. En clair, plus de 50 ans après la publication de "Nations Nègres et Culture", les principaux thèmes développés dans le livre sont toujours d'actualité !

Il est vrai que le contexte de l'époque (1954) était un terreau propice aux manipulations car, jusqu’en 1848, l'esclavage était toujours une pratique légale en Europe. Aussi, la ségrégation raciale était encore en vigueur dans certains pays du monde comme les Etats-Unis ou l'Afrique du Sud, sans compter la colonisation qui vivait certes ses dernières années...

Pour parler des traits physiques du Noir, les arguments d'un savant occidental aussi "sérieux" que Champollion-Figeac soutenaient entre autres, non sans provoquer le sourire amusé d'un Cheikh Anta, que "(...) ces deux qualités physiques (les cheveux crépus et la peau noire) ne suffisent pas pour caractériser la race nègre (...)" (Lire Champollion-Figeac, Egypte ancienne, P.26-27).

En fait, dans sa démarche aussi laborieuse que désespérée, Champollion voulait édulcorer les résultats des recherches d'un scientifique français de bonne foi, le Comte de Volney (1757-1820), qui avait vu chez les Coptes - le peuple d'où sont sortis les Pharaons - les mêmes traits nègres du célèbre Sphinx découvert en Egypte.

"(...) La conclusion de Volney relative à l'origine de l'ancienne population égyptienne est forcée et inadmissible", dira arbitrairement un Champollion à court d'arguments.

« Ce Champollion-là était devenu daltonien! » a dû penser l'homme qui a révolutionné la pensée nègre car, de toute évidence, on était loin des lois scientifiques.

C'est pourquoi le scientifique sénégalais ne manqua pas d'ailleurs de rétorquer, pince-sans-rire, "maintenant il ne suffit plus d'être noir de la tête aux pieds et d'avoir les cheveux crépus pour être nègre !".

Champollion Figeac était pourtant le frère de Champollion Le Jeune - le savant occidental qui réussit le premier à déchiffrer les hiéroglyphes - mais il usa d'un tel stratagème pour contourner une réalité stupéfiante à l'époque : les traits indiscutablement nègres des Egyptiens de l'Antiquité.

Ces êtres sauvages qu'on capturait dans la brousse pour les entasser comme du bétail dans des caravelles à destination de l'Amérique, "ces hommes aux visages ténébreux" - selon l'expression favorite des racistes -, méprisés et humiliés, étaient donc ceux qui ont légué au monde les bases fondamentales de la civilisation. Incroyable ! Inadmissible ! Qui l'eût cru ?

Champollion ne fut pas le seul, malheureusement, dans cette aventure loufoque qui voulait prouver scientifiquement l'infériorité intellectuelle et culturelle des Nègres.

Les faits rappelés et les preuves apportées par Cheikh Anta Diop ne laissent pourtant aucun doute sur le fait que ce sont bien les Nègres qui répandirent la civilisation chez les autres peuples du monde, d'abord à travers la Nubie - actuel Soudan - (environ - 6000 av. JC) et ensuite l'Egypte (environ - 4000 avant JC), soit plusieurs millénaires avant la Grèce (environ - 2000 avant JC) et plus tard Rome (environ - 700 avant JC) !

N'en déplaise à un Comte de Gobineau, chantre du nazisme à l'état brut, avec son ramassis de fadaises "savantes" qui voulaient expliquer le pourquoi de la supériorité de la race blanche sur les Nègres et les autres (lire « De l'inégalité des races humaines », Gobineau).

Une célébrité comme Pierre Larousse ne fera malheureusement pas mieux quand il abordera dans une de ses thèses un chapitre consacré à l'art africain. Larousse y affirme de façon péremptoire que « le cerveau des Africains connaît le même développement que celui du singe autre élément prouvant leur nature bestiale et leur faiblesse intellectuelle ». Plus loin, il poursuit « le cerveau des Nègres est plus rétréci, plus léger et moins volumineux que celui de l'espèce blanche, et comme dans toute la série animale, l'intelligence est en raison directe des dimensions du cerveau, du nombre et de la profondeur des circonvolutions ». Des inepties qui laissent sans voix !

Aussi, les autres « africanistes » comme Maurice Delafosse, Suret Canale, etc., pourtant beaucoup prudents et plus modérés qu'un Gobineau ou un Larousse qui se délectaient de leurs élucubrations, loin de ce que leur dictait leur esprit censé être scientifique, nièrent également l'évidence.

Dans un tel contexte, il n'était pas étonnant de voir le monde scientifique occidental, complètement retourné, observer impuissant les dégâts causés à ses théories les plus tenaces par un jeune homme fort d'une érudition à toute épreuve. D’autant plus que la plupart des thèses occidentales, à l'époque, tendaient à justifier l'esclavage et la colonisation.

Le scientifique Cheikh Anta Diop (mathématicien, physicien - nucléaire -, chimiste, égyptologue, historien, linguiste) n'a pas fait que détruire les thèses les plus "solides" qui voulaient que la civilisation vienne du monde occidental. Il a prouvé à ceux qui en doutaient encore - et qui sont libres de rester plongés dans leur scepticisme !- que tous les hommes sont égaux quelles que soient leurs races et que par conséquent, la colonisation, à plus forte raison l'esclavage ne sauraient trouver de justification crédible. Car au-delà de la dette morale due aux Nègres, et loin d'une délectation du passé, il s'agissait de réécrire la vraie Histoire de l'Humanité totalement dépouillée d'une idéologie aux arguments à la fois légers et grotesques. "S'ils pensent qu'ils sont les plus intelligents tant mieux. Mais alors de quoi ont-ils peur ?", lancera-t-il en substance.

LES TEMOIGNAGES DES SAVANTS GRECS

Dans une démarche logique, Cheikh Anta Diop fit d'abord appel aux témoignages des anciens Grecs (Hérodote, Strabon, Diodore de Sicile, etc.), ceux-là mêmes qui, comme il le souligne, sont des témoins oculaires de la civilisation égyptienne.

Voulant expliquer le phénomène des crues du Nil, Hérodote, considéré comme étant le père de l'Histoire, écrira à propos de l’Egypte "(...) la troisième - Ndlr : raison - vient de ce que la chaleur y rend les hommes noirs..." (Hérodote, Livre II, Traduction Larcher).

Le même Hérodote poursuivra, pour souligner l'origine égyptienne d'un oracle grec, en disant "(...) Et lorsqu'ils ajoutent que cette colombe était noire, il nous donnent à entendre que cette femme était Egyptienne..." (Hérodote, Livre II)

Sur la même lancée, le savant grec dira, à propos des habitants de la Colchide (aux environs de l'actuelle Mer noire, près de la Turquie) dont il voulaient souligner l'origine égyptienne "(...) Les Egyptiens pensent que ces peuples sont des descendants d'une partie des troupes de Sésostris. Je le conjecturerai sur deux indices : le premier c'est qu'ils sont Noirs et qu'ils ont les cheveux crépus..." (Hérodote, Livre II).

Les autres scientifiques grecs de l’Antiquité, Strabon, Pythagore, Thalès, Euclide, Diodore, dont la plupart sont venus s'initier en Egypte, ne feront que confirmer les témoignages d'Hérodote. Même si un flou est entretenu par certains d'entre eux - notamment Platon - sur la source de leurs connaissances (tout en reconnaissant tous leur initiation en Egypte dans tous les domaines de la science connus en leur temps !), les papyrus rédigés par les prêtres nègres qui ont résisté au temps prouveront qu'on a attribué à tort aux Grecs la paternité des découvertes de l'Egypte Antique. Cheikh Anta Diop révèle qu'un personnage comme Strabon n'a pas hésité à traiter Pythagore de "vulgaire plagiaire"...

Il n'est donc pas étonnant que constatant, la mort dans l'âme, que le livre de Volney - celui rappelant la ressemblance entre les traits indiscutablement nègres du Sphinx et les Coptes - était étudié en Occident, un défenseur de l'origine de La civilisation blanche comme Champollion-Figeac passe par des chemins tortueux au point d'en perdre son esprit cartésien !

Surtout que Cheikh Anta ne s'est pas borné aux témoignages des Anciens ; il fit appel à des arguments linguistiques, donc scientifiques, en faisant la démonstration de la parenté génétique entre l'Egyptien ancien et les langues négro-africaines (Parenté génétique de l'égyptien pharaonique et des langues négro-africaines, IFAN NEA, 1977), tout en mettant l'accent sur les nombreux rites, traditions, religion et coutumes nègres qui ont survécu à l'Egypte ancienne. On chercherait en vain, les mêmes traces en Occident...

Mieux, en se fondant sur des arguments fournis par les Egyptiens eux-mêmes - qui se représentaient indiscutablement comme des Nègres ! - et renforcé dans son approche par l'apparition de nouvelles méthodes de recherche (carbone 14 pour la datation, mais aussi dans les domaines de la chimie, de l'anthropologie, de l'archéologie, de la paléontologie), il assénera le coup de grâce à ses détracteurs, cinq ans avant sa mort dans une oeuvre magistrale intitulée "Civilisation ou barbarie".

Entre-temps, poussés par la force du mensonge, les idéologues occidentaux avaient vainement tenté d'élaborer une nébuleuse théorie de civilisateurs Hamites (ou Chamites), tout en perdant de vue que c'était en référence à Cham (un des fils de Noé, le patriarche de la Bible), un personnage pourtant frappé, selon ces mêmes idéologues, de "malédiction divine". Selon la Bible, Cham serait le premier Nègre...

Les Hamites seraient, selon les défenseurs de la "civilisation blanche", un rameau de cette civilisation occidentale qu'ils voulaient présenter comme précurseur de la civilisation humaine. En d'autres termes, à un moment où le concept même de civilisation n'était même pas une vue de l'esprit chez les Occidentaux, les Hamites auraient posé les jalons de la civilisation chez les Nègres... avant de disparaître comme par enchantement !

Parce que l'obstacle principal à ce genre de masturbation intellectuelle est que nulle part au monde, on n'a pu trouver tout au moins chez les défenseurs de la "race blanche" des traces de civilisation, maîtrisant à la fois, la géométrie, l'architecture, l'arithmétique, la chimie, l'astronomie, etc, à l'époque de l'Egypte antique nègre et au moins deux millénaires après la naissance de cette civilisation.

Car pendant très longtemps l'Egypte fut le seul centre intellectuel du monde et le demeura pratiquement jusqu'à son déclin.

A ces thèses fantaisistes du Hamite "civilisateur", la réponse de Cheikh Anta Diop fut cinglante : "(...) Nous voyons donc que, suivant les besoins de la cause, Cham est maudit, noirci et devient l'ancêtre des Nègres. C'est le cas chaque fois que l'on parle des relations sociales contemporaines. Mais il est blanchi chaque fois que l'on cherche l'origine de la civilisation parce qu'on le trouvera là, habitant le premier pays civilisé du monde" (Nations Nègres et Culture).

L'une des manoeuvres les plus grossières de la part des savants occidentaux fut sans nul doute la fabrication de toutes pièces du crâne d'un "homme", censé renforcer la thèse des thuriféraires de la race blanche. Le "Chaînon manquant" en quelque sorte...

L'homme de Piltdown ("découvert" en 1912) de l'Anglais Charles Dawson n'était en fait qu'un vulgaire montage de la moitié du crâne d'un Homo Sapiens Sapiens et des mâchoires d'un Ourang-Outang ! Pendant près de 50 ans (1912-1953), le sieur Dawson a trompé son monde jusqu'à ce qu'un test au fluor ne vienne révéler la supercherie et réduire à néant les nombreuses thèses qui commençaient à s'adosser sur cette "preuve".

LA NOUVELLE APPROCHE

Jusqu'à sa disparition en 1986, Cheikh Anta Diop, a toujours défendu la thèse selon laquelle c'est le Nègre qui a migré vers les autres continents pour s'y adapter, à tous les stades d'évolution de l'homme y compris celui l'Homo Sapiens Sapiens (correspondant à l'homme moderne). C'est ainsi que les autres races seraient apparues.

Il s'est fondé essentiellement sur le fait que le fossile d'Homo Sapiens le plus ancien mis au jour à son époque, à travers le monde, est un Nègre (Omo I, environ -150000 ans av. JC) et que tous les autres découverts sur les autres continents sont de type négroïde (Homme de Grimaldi, etc.).

La thèse de Cheikh Anta n'est pas du tout démentie par les dernières découvertes. Et c'est le moins qu'on puisse dire ! Selon la revue "L'Histoire" de décembre 2004, les recherches ont mis au jour en 2003 un nouveau fossile... en Ethiopie ! La revue indique que le fossile se présente "sous la forme de centaines de fragments, les restes de deux adultes et d'un enfant ont été attribués par Tim White à un Sapiens : Homo Sapiens Idaltu - ce dernier mot signifiant "ancien" dans la langue locale... Et il a été daté de 160000 ans". Conclusion : "Voici donc le plus ancien Homo Sapiens connu à ce jour". Qui dit mieux ?

Néanmoins, si la quasi-totalité des scientifiques du monde s'accordent aujourd'hui sur l'origine africaine de l'homme, ils ne partagent pas pour autant les pistes dégagées par Cheikh Anta Diop.

Une personnalité scientifique comme le Français Yves Coppens, qui faisait partie du groupe qui a découvert le squelette d'austrolopithèque le plus ancien à ce jour (Lucy, datée de 3,2 millions d'années) est pour la théorie du polycentrisme. En d'autres termes, Coppens penche pour la théorie voulant démontrer qu'il y a eu séparation au stade de l'homo érectus ("homme debout", antérieur à l'Homo Sapiens Sapiens) et que plusieurs foyers humains se sont développés à divers endroits du monde au stade du Sapiens...

Même si le débat reste ouvert à ce stade de la recherche, il ne règle pas, loin s'en faut, le problème de l'origine de la civilisation. Voulant lever tous les doutes sur les traits nègres de Ramsès II (l'une des momies les mieux conservées), en dépit des preuves mises au jour par l'archéologie (peinture, statuettes, langue, etc), Cheikh Anta Diop révèle dans "Civilisation ou Barbarie" qu'il a sollicité des autorités égyptiennes, en marge du congrès scientifique de 1974, quelques millimètres de l'épiderme du pharaon pour les tester en laboratoire. On lui opposa un refus catégorique, argumentant qu’on ne voulait pas toucher à l'intégrité physique de la momie...

Durant toute sa vie, le chercheur se heurta à ce type de manoeuvres qui laissent aisément comprendre l'objectif visé. Car la vraie question est de reconnaître la race nègre des anciens Egyptiens qui ont fondé la première nation civilisée du monde.

Si toutes les preuves disponibles à ce jour (Sphinx, sculptures géantes, statuettes, peintures, traditions, coutumes, langue, art en général) ne laissent aucun doute sur le caractère nègre des Egyptiens de l'Antiquité, tout porte à croire qu'on attendra longtemps les traces du mystérieux Cavalier blanc, enfourchant l'Orient Express ou s'embarquant dans le Titanic pour venir apporter la flamme de la civilisation aux Nègres avant de disparaître sans laisser de traces... comme un Hamite ?