Par Saliou Samb

Les siècles de souffrance, de pillage et d’humiliation subis par les Noirs d’Afrique après la destruction de l’Egypte antique, s’expliquent essentiellement par les préjugés entretenus par la légende de Cham, fils de Noé qui, selon l’Ancien Testament, aurait maudit son rejeton parce que ce dernier avait découvert sa nudité. En jetant un regard critique sur le passage de la Genèse en question, on décèle sans difficulté l’escroquerie intellectuelle et spirituelle maquillée par des théologiens de mauvaise foi pour justifier la page la plus sombre de l’histoire de l’humanité.

Chaque année (le 2 décembre), la communauté internationale se rappelle d’un véritable crime contre l’humanité : les siècles d’esclavage restés gravés dans la chair des Africains. Aujourd’hui encore, les hommes s’interrogent sur les raisons qui ont poussé des individus, imbus d’un complexe de supériorité injustifiable, à se livrer à cette pratique ignoble qui donne une idée de la nature humaine. Que s’est-il passé en réalité ? Pour répondre à cette question, consultons le texte « sacré » qui, selon une certaine opinion, aurait rétrogradé le Noir au rang de « sous-homme ».
    
DEBUT DU TEXTE

Génèse 9 - 20 à 27 :
"Noé commença à cultiver la terre et planta de la vigne, Il but du vin, s’enivra et se découvrit au milieu de sa tente. Cham, père de Canaan, vit la nudité de son père et il le rapporta dehors à ses deux frères. Alors Sem (Ndlr : les Sémites, arabes et juifs en général) et Japhet (Ndlr : les blancs, européens, etc) prirent le manteau, le mirent sur leurs épaules, marchèrent à reculons et couvrirent la nudité de leur père, Comme leur visage était détourné, ils ne virent point la nudité de leur père. Lorsque Noé se réveilla de son vin, il apprit ce que lui avait fait son fils cadet. Et il dit : Maudit soit Canaan ! Qu’il soit l’esclave des esclaves de ses frères ! Que Dieu étende les possessions de Japhet, qu’il habite dans les tentes de Sem et que Canaan soit leur esclave !"

FIN DU TEXTE –

En lisant ce passage qui a permis à des « religieux » tapis dans l’ombre confortable de leurs églises de jeter en pâture tout un peuple, on peut facilement se faire une idée du degré de perversion de ceux qui ont armé les cerveaux des marchands d’esclaves. Car aussi étonnant que cela puisse paraître, c’est ce passage insignifiant qui a servi de matériau à certains théologiens, rabbins et prêtres pour donner libre cours à leur imagination fertile. D’abord ils s’empressèrent, suite à la légende, de noircir Cham qui devint l’ancêtre des Nègres – prenant donc le contre-pied de la science qui prouve de manière indiscutable que l’homme moderne (sapiens sapiens) est né en Afrique ! « Miracle » de l’évolution humaine ? – avant d’affirmer du haut de leur postulat que celui qui a vu son père nu l’aurait en fait sodomisé ou, plus grave, châtré. Le père Dutertre a écrit dans son livre intitulé « Histoire Générale des Antilles habitées par les Français » des choses qui dépassent l’entendement.

« Je ne sais ce qu’a fait cette malheureuse nation à laquelle Dieu a attaché comme une malédiction particulière et héréditaire, aussi bien que la noirceur et la laideur du corps, l’esclavage et la servitude. C’est assez d’être noir, pour être pris, vendu et réduit à l’esclavage pour toutes les nations du monde », affirme celui qui se présente comme un « Homme de Dieu ».

Les versions sont aussi différentes que leurs auteurs, mais comme nous avons vu plus haut, c’est ce que nous révèle strictement l’Ancien Testament, rédigé à une époque largement postérieure aux faits supposés (à l’époque romaine, soit aux environs de - 400 avant JC) dont on ne peut nullement prouver l’authenticité. C’est la légende de Cham.

Pourtant, deux siècles avant nous, le Comte de Volney (1757-1820) s’interrogeait en des termes sans équivoque sur la barbarie que constituait à ses yeux le commerce d’être humains. Après avoir rappelé les traits nègres des Egyptiens de l’antiquité, le savant affirme « Quel sujet de méditation de voir la barbarie et l’ignorance actuelle des Coptes – Ndlr : le peuple d’où sont issus les Pharaons – issus du génie profond des Egyptiens et de l’esprit brillant des Grecs de constater que cette race d’hommes noirs, aujourd’hui notre esclave et objet de notre mépris est celle-là même à qui nous devons nos sciences, nos arts jusqu’à l’usage de la parole (…) ».

Un peu avant ce passage, dans le même livre, Volney, s'étonnant à cette époque de la ressemblance entre les traits du Sphinx et les descendants directs de pharaons, les Coptes (similaires à peu près ceux des Antillais de notre époque), s'était également exclamé ; "... Tous ont le visage bouffi, l’œil gonflé, la lèvre grosse ; en un mot un vrai visage de Mulâtre. J'étais tenté de l'attribuer au climat lorsque ayant été visiter le Sphinx, son aspect me donna le mot de l'énigme. En voyant cette tête caractérisée Nègre dans tous ses traits, je me rappelai ce passage remarquable d"Hérodote, où il dit  : Pour moi, j'estime que les Colches sont une colonie des troupes des Egyptiens, parce que, comme eux, ils ont la peau noire et les cheveux crépus" (Constantin-François Chasseboeuf de La Giraudais dit Volney dans son livre Voyages en Syrie et en Egypte. Paris 1787 Tome I PP 74 à 77). Un constat qui tranchait totalement avec la pensée de son époque. Cela explique sans doute pourquoi le livre de Volney a été rangé à l'arrière plan des bibliothèques, sans doute pour éviter les curieux...

Dans son livre « La légende du sexe surdimensionné des Noirs », sorti le 9 novembre 2005, l’écrivain et chercheur Serge Bilé détruit suffisamment les arguments d’une opinion qui prétendait que c’est à partir de ce jour que Dieu a doté le Nègre d’un phallus surdimensionné. Au passage, il révèle les secrets de la Mauresse de Moret, une religieuse mise au couvant par le roi Louis XIV qui, selon son analyse des textes de l’époque, serait la fille de la reine Marie Thérèse avec un esclave africain, un nain nommé Nabo.

L’épouse de Louis XIV aurait, en se fondant sur les recherches de Bilé, succombé à la légende…
De manière générale, le texte de l’Ancien Testament était largement suffisant pour endoctriner les faibles d’esprit qui constituaient en général l’équipage des négriers. Le livre « Colomb, le grand amiral », éditions Le Marabout, donne une idée de la personnalité de la majorité des matelots qui choisissaient les missions d’exploration appelées pompeusement de « civilisation », qui ont débouché sur l’esclavage.

Ainsi donc éclate dans toute sa nudité le dessein visé par les « hommes de Dieu » qui ont dépoussiéré le passage d’un Noé tout bleu dans sa coupe d’alcool pour en faire une interprétation tendancieuse. L’esclavage et même la colonisation, des projets pensés, organisés et exécutés pour des motifs fondamentalement économiques et politiques, trouvaient là leur justification religieuse dans une société où – au cas extraordinaire où la légende serait vraie – les plages de nudistes sont légion. Voulait-on étouffer par cette manœuvre dilatoire le passé glorieux de l’Egypte nègre, qui a civilisé le monde ? Tout porte à le croire.

Pour sa part, Cheikh Anta Diop – on devrait lui ériger un monument dans tous les aéroports, ports et postes frontières d’Afrique celui-là ! – donne une explication qui n’est pas sans intérêt.

« Si le peuple égyptien a tant fait souffrir le peuple juif – Ndlr : selon la Bible car certains documents historiques prouvent le contraire -, et si le peuple égyptien est un peuple de nègres descendants de Cham comme le dit la même Bible, on peut plus ignorer, en dépit de la légende d’un Noé ivre, les causes historiques de la malédiction de Cham issue de la littérature juive entièrement postérieure à cette période persécution » (Cf : Cheikh Anta Diop, Nations Nègres et Culture, présence Africaine, 1954).

A partir de là on est bien en droit de se poser des questions sur la consistance d’une légende foncièrement manipulée par des personnes qui dissimulaient mal leurs propres desseins, malgré les cris de détresse de dizaines de millions d’Africains, enchaînés, torturés, battus et sauvagement assassinés. Cette situation a duré plusieurs siècles.